Dimanche 22 avril 2007
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Le virus doctrinaire
Raskolnikov passa à l’hôpital toute la fin du Carême et la semaine de Pâques. En revenant à la santé, il se rappela les songes qu’il avait faits pendant qu’il était couché en proie à la fièvre et au délire. Il avait rêvé alors, durant sa maladie, que le monde entier était condamné à subir un fléau inouï et sans précédent qui, venu du fond de l’Asie, s’était abattu sur l’Europe. Tous devaient périr, sauf quelques rares privilégiés. Certains parasites d’une espèce nouvelle, des êtres microscopiques avaient fait leur apparition, élisant domicile dans le corps des gens. Mais ces animalcules étaient des esprits doués d’intelligence et de volonté. Les individus qui en étaient affectés devenaient fous furieux à l’instant. Mais jamais, jamais les hommes ne s’étaient crus aussi en possession de la vérité que ne croyaient l’être ces affligés. Jamais ils n’avaient cru davantage à l’infaillibilité de leurs jugements, de leurs conclusions scientifiques, de leurs principes moraux et religieux. Des villages entiers, des villes et des nations entières étaient contaminés et perdaient la raison. Tous étaient dans les transes et ne se comprenaient plus les uns les autres. Chacun croyait posséder seul la vérité et discerner ce qui était le bien ou le mal. On ne savait qui condamner, qui absoudre. Les gens s’entretuaient sous l’empire d’une colère absurde. Ils se réunissaient entre eux pour former de grandes armées, mais dès qu’elles entraient en contact la discorde éclatait dans les rangs, elles se disloquaient et les soldats se jetaient les uns contre les autres, s’entr’égorgeaient, se mordaient et se dévoraient. Dans les villes, on sonnait toute la journée le tocsin, le peuple était convoqué, mais par qui et à quel propos? nul ne le savait, et tout le monde était en émoi. On désertait les métiers les plus ordinaires parce que chacun proposait ses idées, ses réformes, et l’on ne pouvait se mettre d’accord; l’agriculture était délaissée. Çà et là des gens se rassemblaient en groupes, s’entendaient pour une action commune, jurant de ne pas se séparer — mais aussitôt ils entreprenaient quelque chose de tout différent de ce qu’ils avaient proposé, ils commençaient à s’accuser, à se battre, à se tuer. Des incendies s’allumèrent, puis ce fut la famine. Tout le monde et toutes choses périssaient. La pestilence faisait rage et s’étendait de plus en plus. Dans le monde entier quelques-uns pouvaient seuls être sauvés; c’étaient les purs et les élus, prédestinés à fonder une nouvelle vie, à rénover et purifier la terre; mais personne, nulle part, ne prenait garde à ces hommes, nul n’entendait leurs paroles et leur voix.
Ce qui tourmentait Raskolnikov, c’était que ce délire absurde avait laissé dans son souvenir des traces aussi profondes, que l’impression de ces songes fiévreux était si lente à s’effacer.
Source : http://reves.ca/songes.php?fiche=1434 (voir référencement en rubriques "sites")